Patricia Ryckwaert
L'homme qui mangeait
les femmes.
Et quand il parlait d’elles, il en avait plein la bouche tant il voulait que le monde fut ému, épris autant qu’il l’était. Il avait toujours faim mais savait attendre. Ce qu’il aimait c’était prendre le temps d’évoquer celle qu’il allait manger, d’en parler longtemps, dire d’elle la saveur inédite. Il passait sa langue sur ses lèvres à la manière d’un loup de salon entre deux bouffées d’un cigare rare. Parfois c’était une femme racine, une femme sève résistante et profonde, mère aux saveurs de terre de miel et de lait qui lui faisait envie. Une femme bien épaisse et tendre. D’autres jours, il se saisissait de jouisseuses palpitantes plus épicées, ou de blondes actrices et parfois juste d’une bouche sans corps, béante; une muette et sourde amère qui criait avec les doigts, heureuse d’être une nourriture pour lui.
C’était un homme de paroles qui mentait avec élégance, laissant penser à chacune qu’elle était unique, au goût à nulle autre pareil. Il avait toujours eu cependant un faible pour les sachantes ou les poètes au corps audacieux et bien taillé pour écrire. Il mangeait les femmes toute crues de préférence, par petits bouts. Il mangeait les femmes avec gourmandise. Il aurait bien été vorace aux heures rouges mais il gardait de son éducation une certaine délicatesse, ou plutôt de bonnes manières.
Il ne mangeait pas les enfants laissant cela aux ogres des contes, et aux ogres de la vie réelle plus avides encore que ceux dans les livres. Il avait bien essayé de manger quelques hommes de lettres ou des artistes raffinés, mais ceux-là ne s’étaient pas laissés faire et leur saveur insipide, de ce qu’il avait pu en goûter l’avait découragé. Alors il continuait de manger des femmes, cherchant de beaux morceaux à étaler sur le billot des jours, inventant parfois des recettes qui n’existaient pas. Fumet de leur silence, des peurs enfouies dedans. Pièce montée de leur courage. Il tranchait enfin le nerf fragile des promesses à la vie et s’endormait plein d’elles et de son vide à lui.
Un jour pourtant, une femme habile un peu sorcière gonfla sa poitrine et ses mots, au point qu’elle lui resta en travers de la gorge, l’empêchant de respirer et le précipita dans son propre néant…la faille profonde qu’il avait négligée. Là où l’enfant et la peur étaient restés couchés. L’enfant oublié.
L’enfant jamais nourri assez au lait de tendresse, aux mots de la consolation.
C’était un homme qui mangeait les femmes inlassablement, quand il aurait aimé que ce fut la mère à boire.
Les ondes charrient des morts un peu plus chaque jour et des mensonges. Le poème tente de se trouver un chemin, une voix dans ce magma, chuchoter à l’oreille du chagrin, faire du clair…de l’amour avec toutes les colères.
Je ne sais pas grand chose de la poésie. Peut-être qu’il y a en elle un peu d’acide et d’eau bénite, de l’absinthe et du sucre. L’odeur de la pluie, le goût des baisers, le chant des morts, celui des oiseaux du printemps. Les soleils de juillet sous le corsage des filles, toutes les caresses et les brisures de l’enfance. Je ne sais pas grand chose de la poésie. J’apprends d’elle et m’agrandis, deviens plus vivante dans son pas et sa respiration. Ça s’écrit là pour moi, ça s’écrie aussi. Une voix vaste qui vient de loin, d’avant les mots peut-être...Quelque chose qui n’en finit pas de naître, qui me commence, un mouvement de vie qui veut faire lien à l’autre, nouer du désir à la Langue, arracher quelques certitudes, faire écho au sensible du monde, en connaître son infini et intime tremblement.
Je ne sais pas grand chose de la poésie, juste qu’elle est utile, me libère et « m’augmente », qu’elle nous sauve avec ses deux grands bras de chair et sa bouche à vouloir faire de l’autre.