On ne mélange pas les torchons et les serviettes

 

Ma mère fut une serviette. Blanche et brodée, en fine percale. Bien pliée, amidonnée, repassée. Posée au centre de l’assiette. On y laissait le délicat arrondi de lèvres irisées, à peine  tapotées, avant de la reposer, juste dépliée en longueur, sur les genoux serrés.

La serviette venait des beaux quartiers parisiens, où les larges escaliers de l’immeuble recouverts de tapis moelleux gardent si bien la crotte du chien de Madame de, malgré la vigilance de la concierge qui sortait de sa loge tel un diable en boîte à chaque mouvement de porte cochère.

C’était une serviette de famille, bonne, bien sûr, un peu haute, une serviette de caste, chic, une serviette qui ne se mélange pas, disait-on.

 

Mon père fut un torchon. A carreaux rouge et blanc, en épais coton, tissé pour durer. Plié et repassé, car faudrait pas dire, hein ! Bien grand, bien large, pour embrasser tous les culs des casseroles et les bouches huileuses, le torchon  se voulait serviette aussi. A table, on le nouait à son cou, attention à ta  chemise ! On faisait chabrot, on sauçait l’assiette avec le pain. On le sortait pour s’en fouetter après la toilette à l’eau glaciale du puits. Avec, on enserrait le poulet pour lui couper le cou avant de le plumer. Le torchon cousu à d’autres se changeait en déguisement, ou devenait gros pansement quand on se sciait la main.

C’était un torchon de famille, rouge et ouvrière, un torchon qui « faut pas rêver, mon garçon, les gens de la haute ne se mélangent pas, sais-tu que les riches ne pètent pas ? « Un torchon, disais-je, qui rêvait le mélange.

 

Pendant la guerre, quand rien ne ressemblait à rien, la serviette et le torchon se sont mélangés.

Je suis une  issue.
Je suis une torchiette.

Je suis un serchon.

Un mixage étonnant. Détonnant.

Je déjeune sur un coin de table, dans la cuisine, avec des couverts en argent.

Je pose, bien déplié dans la longueur, sur mes genoux, l’immense torchon à carreaux, toujours résistant.

Je fais la révérence à mes asperges  quand je les déterre.

Je ne suis ni de, ni d’ailleurs, je n’ai pas d’appartenance, juste des richesses croisées.

Je cumule les défauts des différences, j’en suis hirsute.

Je sauce mon assiette de l’époque Ming  avec mon pain de l’époque Carrouf.

Je crois en la terre ardue et aux dentelles de Calais.

J’aime l’odeur de la peinture de carrosserie et celle du Louvre.

Mon statut de serchon-torchiette me permet sans problème de faire le grand écart, de me gausser des mots revendiqués par les uns ou les autres, je sais m’attabler avec le maçon du coin avec la même aisance qu’être reçue par la comtesse de Tartempion pour un thé.

Je suis multiple, bien élevée et grossière quand c’est nécessaire.

J’oscille entre mes deux tendances qui me font exister.

 

 On ne mélange pas les torchons et les serviettes ? Faux.

On mélange, mais totalement déstabilisant, qu’on l’écrive avec l’aigrette du chapeau ou la plume de la queue du canard.

 

Le cliché n’aura pas lieu. Rangez l’appareil !

 

Eve de Laudec 5/17

Dessin de Pascal Dandois

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