Il faut être pragmatique

 

Certains hauts désignateurs du vice, roitelets notables, histrions des tribunes, ont un jour brandi aux faces hagardes cet axiome de genre massif : « Il faut être pragmatique ». On a connu des populaces, et pas des moins éduquées, qui applaudissaient même au jaillissement de ce glaviot de pensée, paru sorti droitement de la tuyauterie du Bon Sens en personne. De ce plaisir d’être un mouchoir naît sans doute la docilité avide avec laquelle on a voté et on votera pour Emmanuel Macron.

Le pragmatisme, au même titre que la « nature », la « réalité » ou « la nécessité », n’est pas un mot : c’est un talisman. En lui repose toute la sincérité procédurière au nom de laquelle quelques fabricants de discours ont agi et agiront comme des prédateurs. Que peut-on reprocher au « pragmatique » ? Celui-ci n’est-il pas en plein « sens des réalités » ? N’a-t-il pas pour horizons la « nécessité » et l’ « efficacité » ? Voyons donc ! Faire de la politique, ou de l’économie, ou que sais-je encore, cela implique de voir les choses telles qu’elles sont ! (Variante du « Il faut être pragmatique » à destination des prolétaires)

Comme vaguement le pensait Bonnefoy, et tous les cerveaux intègres avec lui, il se trouve une déviance dans la seule production de concepts, en ceci que, mal pratiquée, elle divise et sépare du vrai monde ; et le langage est ce réservoir autant que ce mouroir de la conceptualisation, et il est très aisé de s’en servir à des fins perverses, parce qu’il est en soi double. Tous ces concepts, « pragmatisme » en tête, qui ne sont fonctionnels que par le confort qu’ils proposent à l’oreille de celui qui écoute (principe du déjà-entendu), sont justement les beaux et gros fruits de cette perversion, qui est avant tout une vampirisation. Se saisir du vrai, pour l’aspirer dans le monde des chimères du concept platonicien, et le recracher dans la « réalité », ce masque d’une autre chimère. Qui pourrait dire qu’il a vu un jour un pragmatisme femelle courir à travers champs, en plein mois de juin, entre Cavaillon et Mérindol ?

En fait, rien n’est moins pragmatique que le pragmatisme : au grand festin des idéologies, le pragmatique se tient à la place du roi, plus souvent qu’à son tour. Imaginez-moi un seul régime dictatorial qui ne fût pas pragmatique, et je lui donnerai moi-même la becquée ! A rationnaliser, naturaliser, concrétiser, « pragmatiser », on en vient, en moins d’une lampée de soupe électorale, à boire le sang de ceux qui ne rentraient pas dans la boîte du pragmatisable ! Le libéral, particulièrement, adule cette sorte de concepts qui permet de se laver les doigts de tout ce qui ne fut pas tamisé par l’idéologie qu’il défend ; c’est d’ailleurs là où il trouve sa définition de la « liberté ».

Mais ils ont bien fait, les pragmatiques, d’instituer ce confort creux comme projet philosophique : les populaces éduquées le leur rendront au centuple, en votant pragmatiquement pour eux.

Ô merveilles du discourir… !

 

 

Jean Belmontet

Dessin de Pascal Dandois

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