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Quelle place pour le « je », l’individu, qui « se replie » sous la « peur de l’abandon » ? Le vivre est soumis au vide, au silence, à la disparition. Malgré l’inquiétude face au devenir, il faut continuer à avancer, progresser, suivre le processus de « construction de chaque individu ». Inéluctabilité des « hasards nécessaires » ainsi que des trajets arrêtés et répétés qui nous font renaître et compléter notre existence. Dès lors chaque avatar vient combler « à ton in-su le fil infini de ta vie »…

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Format 148 x 210

Dos collé

Papier vergé

62pp

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15€

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Le je est un passage
À propos de Je(u) d’avatars de Gérard Leyzieux, Éditions Tarmac


Le titre de Gérard Leyzieux porte déjà la fêlure autour de laquelle s’organise tout le recueil. Dans
Je(u) d’avatars, le sujet ne coïncide jamais tout à fait avec lui-même. Une parenthèse suffit pour
que le je devienne jeu, pour que l’identité cesse d’être une substance et apparaisse comme une
partie en cours, une circulation entre des figures provisoires. L’avatar n’est plus seulement le
masque sous lequel on se dissimule : il est chacune des formes que le vivant doit traverser afin de
poursuivre son inachèvement.
Deux mouvements composent le livre : Compte et Pro/jet. Le premier resserre la parole jusqu’à
l’étranglement ; le second la lance dans l’espace. D’abord, le sujet se replie, se comprime, s’enroule
autour d’un vide qu’il voudrait contenir. Puis il devient trajectoire, exposition aux vents, aux sons,
aux matières et aux hasards. Cette construction donne au recueil sa nécessité : sortir de soi ne
signifie pas abandonner son identité, mais découvrir que celle-ci n’a jamais été autre chose qu’un
ensemble de passages.
Dans Compte, les poèmes semblent procéder à l’inventaire impossible d’un être. Ils sont numérotés
comme si le nombre pouvait retenir ce qui se défait. Pourtant, plus le livre compte, moins le sujet se
laisse circonscrire. Le je devient tu, rencontre un il, se confond avec le mouvement qui l’emporte.
Les pronoms ne désignent plus des places stables : ils glissent les uns dans les autres. La personne
grammaticale elle-même devient un avatar.
La langue porte physiquement cette instabilité. Les articles disparaissent, les verbes changent
d’appui, les noms prennent en charge l’action. La syntaxe n’accompagne pas un sujet déjà
constitué : elle le cherche. Elle se contracte, trébuche, se retourne sur elle-même. Le sens ne se
donne pas dans la continuité d’une phrase apaisée, mais dans les frottements, les torsions et les
déplacements. Chez Gérard Leyzieux, écrire ne consiste pas à traduire une intériorité préalable.
L’écriture est l’épreuve au cours de laquelle une intériorité tente de naître.
Le corps devient alors la scène de cette naissance contrariée. Doigts, ongles, souffle, regard, bouche
et entrailles ne composent pas une anatomie reconnaissable ; ils sont les lieux dispersés où
l’existence éprouve sa propre intensité. Le sujet ne possède pas son corps comme un territoire clos.
Il y est aspiré, malaxé, traversé par le silence et par le bruit. La peur n’est pas nommée depuis
l’extérieur : elle modifie la pesanteur du poème, creuse ses cavités, transforme la parole en matière
instable.
Le vide occupe ainsi une place centrale, mais il ne se réduit jamais au néant. Il aspire, gonfle,
tourbillonne, se remplit de sons et de mémoire. Il agit presque comme un organe supplémentaire. Ce
vide est peut-être ce qui empêche l’être de se refermer définitivement sur lui-même. Parce qu’une
absence demeure en son centre, le sujet peut encore être atteint, déplacé, métamorphosé. La solitude
devient moins l’enfermement dans une identité que la chambre d’écho où se préparent ses
transformations.
Le mot boule, qui revient dans le recueil, donne une forme à cette tension. Il évoque le repli,
l’enroulement protecteur, mais également ce qui roule, tombe, franchit une distance. La même

figure contient l’abri et la projection. Se ramasser sur soi prépare peut-être l’élan. L’intériorité n’est
donc pas opposée au mouvement : elle en constitue la réserve obscure. Ce qui se replie accumule la
force nécessaire à son départ.
Avec Pro/jet, cette force est libérée. La barre oblique fend le mot et en révèle la mécanique : le
projet est d’abord un jet, une expulsion vers ce qui n’existe pas encore. Le sujet devient
simultanément celui qui lance, ce qui est lancé et l’espace traversé. Il avance sans disposer d’une
carte certaine. L’avenir n’est pas un lieu qui l’attend, mais ce que son déplacement contribue à faire
apparaître.
La forme s’élargit elle aussi. Aux fragments comprimés de Compte succèdent des groupes de trois
vers, séparés par de petits signes qui ménagent des suspensions. La parole respire davantage, mais
cette ouverture ne lui apporte aucune tranquillité. Le vent, la pluie, la chaleur, les déflagrations et
les mouvements de l’air exposent le sujet à des forces qu’il ne maîtrise pas. Aller vers le monde,
c’est accepter de ne plus être seul à décider de sa forme.
L’espace de Gérard Leyzieux n’est jamais un décor. Il agit sur les corps, les pénètre et les
redistribue. Le sujet reçoit les événements autant qu’il les provoque. Des matières le traversent, des
sons l’envahissent, des coïncidences le construisent à son insu. La conscience cesse d’occuper le
centre souverain de l’existence. Elle devient un point de rencontre provisoire entre des courants, des
héritages et des circonstances.
C’est ici que le mot avatar acquiert toute sa profondeur. Un avatar n’est pas une copie dégradée de
soi, mais une renaissance dont aucune version ne peut prétendre être définitive. Le livre refuse le
mythe d’une identité originelle qu’il suffirait de retrouver sous les apparences. Il n’existe pas de
vrai visage derrière les masques : il existe une succession de formes, chacune réelle au moment où
elle est vécue, chacune appelée à se modifier au contact des autres.
Les coupures graphiques rendent visible cette philosophie du devenir. L’in-su ouvre un savoir au
cœur de ce qui échappe à la conscience ; les objets qui se/te croisent brouillent la limite entre le
monde et celui qui le perçoit ; les maillons en-chaînés peuvent aussi être dé-chaînés. Le trait et la
barre ne mutilent pas les mots. Ils les désolidarisent d’un sens unique et dégagent les possibles
qu’ils retenaient. La typographie devient une opération philosophique : elle empêche la langue de se
prendre pour une évidence.
Il y a pourtant, dans ce mouvement perpétuel, une inquiétude profonde. Si tout se transforme,
qu’est-ce qui demeure ? Si le sujet n’est qu’un carrefour de forces, comment ne pas se dissoudre
dans leur circulation ? Le recueil ne résout pas cette fragilité. Il lui oppose le rythme, les reprises,
les retours légèrement modifiés. Ce qui persiste n’est pas une essence, mais une manière singulière
de traverser le changement. Nous ne sommes peut-être rien d’autre que la courbe reconnaissable de
nos métamorphoses.
J’aime que Je(u) d’avatars ne célèbre pas naïvement la mobilité. Tout déplacement porte sa part
d’effondrement, toute naissance conserve la mémoire d’une disparition. Pourtant, le livre avance. Il
fait de la précarité même du sujet une puissance d’ouverture. N’être jamais achevé, c’est rester
disponible à ce qui vient ; ne pas posséder un visage définitif, c’est pouvoir encore renaître de ses
rencontres.
Au terme du recueil, les bras recueillent ce qui ne peut être conservé. Ils embrassent du précaire,
projettent des fragments, témoignent du vide et des héritages. Le je n’aura donc pas trouvé son

centre : il aura découvert qu’il est un passage, une amplitude momentanée offerte à des existences
plus nombreuses que lui. Gérard Leyzieux peut alors laisser résonner cette phrase, page 60, où tout
le livre semble respirer :
« alors que, sans le concevoir, tu vis dans l’amplitude de vies en échappées »

Catherine Andrieu
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