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Après Je(u) d’avatars, publié aux éditions Tarmac en 2025, Gérard Leyzieux prolonge sa réflexion sur la question de la personne. Si, dans le précédent ouvrage, l’individu s’appuyait sur des avatars pour braver son inquiétude existentielle, ici la progression est explicite. Partant du minuscule « je », cerné par un monde de malaise et de chimères, il parvient, grâce à une démarche volontariste, à se hisser vers un « Je » plus confiant et à manifester davantage son existence mais reste encore trop soumis aux « sensations inabouties ». Il lui faudra encore gravir un long chemin parsemé d’obstacles avant de réussir à s’énoncer « JE », s’engager vers un « nouveau départ, recommencer à zéro » et prendre la voie-x de sa « totale émancipation ».
Dans une dramaturgie soutenue, nous assistons à la re-naissance d’un JE qui « s’épanche face à l’altérité » et qui, « Dégorgé(e) du passé aux issues ligaturées », nous mène, dans les deux dernières strophes, intensément lyriques, grâce à « l’af-franchissement des adversités », vers une libération jubilatoire.
Format 148 x 210
Dos collé
Papier texturé vergé
52 pp
16 €
Je crois que certains livres ne nous demandent pas d’être lus. Ils nous invitent à modifier imperceptiblement notre manière d’habiter le monde. je/JE s’épanche est de ceux-là. À peine l’ouvre-t-on que l’on cesse de suivre un récit. On entre dans une lente circulation du souffle, dans une parole qui ne cherche pas à s’affirmer mais à trouver enfin l’espace où elle pourra demeurer sans se renier.
Tout, ici, procède d’un mouvement de décantation. Le poème abandonne peu à peu ce qui l’alourdit : les reflets, les répétitions, les chambres closes de l’inquiétude. Le « je » n’y conquiert pas une identité plus solide ; il consent à perdre ses anciennes frontières. Comme l’eau d’une source qui, après avoir longtemps cherché son lit dans l’obscurité des pierres, découvre soudain la lumière sans cesser d’être eau.
L’on comprend alors que les jeux de langue qui traversent le recueil ne relèvent jamais du simple plaisir formel. Gérard Leyzieux ouvre les mots comme on entrouvre une fenêtre longtemps restée fermée. Une majuscule devient un seuil, une syllabe déplacée invente un passage, un pronom cesse d’être une désignation pour devenir un lieu de métamorphose. La langue respire avant même de signifier. Elle laisse paraître ce qui, jusque-là, demeurait prisonnier de ses propres contours.
C’est sans doute ce qui émeut le plus : le livre ne raconte pas l’histoire d’un être qui se découvre. Il accompagne l’effacement progressif de ce qui l’empêchait de rencontrer le monde. L’identité n’y apparaît jamais comme une citadelle. Elle ressemble plutôt à un paysage qui s’élargit. Plus le poème avance, moins le « JE » occupe le centre de la page ; plus il devient capable d’accueillir ce qui n’est pas lui.
Alors les autres cessent d’être des silhouettes entrevues derrière une vitre. Ils deviennent une part du souffle lui-même. L’altérité n’est plus une épreuve à surmonter mais une manière d’exister davantage. Il y a là une confiance rare, patiemment conquise, qui ne doit rien à l’optimisme. Elle naît d’une longue fréquentation des failles, des hésitations, des recommencements. Le livre ne gomme jamais les blessures ; il les transforme en passages.
Cette fidélité à une même quête donne au recueil son unité profonde. Rien n’y paraît démonstratif. Les reprises ne reviennent pas sur leurs pas ; elles approfondissent un sillon. Comme les marées qui semblent répéter leur geste alors qu’elles déplacent, grain après grain, la géographie du rivage, chaque poème ajoute une nuance presque invisible à cette lente naissance de la présence.
À la dernière page, il demeure moins un sentiment d’aboutissement qu’une impression d’horizon. Le lecteur ne referme pas un itinéraire ; il garde en lui un espace devenu plus vaste. C’est peut-être là la plus belle réussite de Gérard Leyzieux : rappeler que l’on ne devient pas pleinement soi en se repliant sur son nom, mais en laissant circuler le monde à travers lui. Le pronom n’est plus un point fixe. Il devient une clairière où le vivant trouve enfin de quoi respirer.
« JE parle, JE s’épanche face à l’altérité / Et les mots partagés apaisant les corps étrangers / Tu et JE entrent en échange d’existence. »
Catherine Andrieu
